Le Burundi à la tête de l’Union Africaine: comment faire d’une tribune diplomatique un levier de transformation économique ?

Le 14 février 2026 marque un tournant pour le Burundi, qui prend les rênes de l’Union africaine (UA) pour un an. Cette présidence place Gitega au cœur des enjeux continentaux, alors que l’Afrique accélère sa quête de souveraineté économique, d’intégration commerciale et plus de stabilité macroéconomique. Pour le Directeur General du CDE, Aimable Manirakiza, la vraie question n’est pas protocolaire, mais comment transformer cette visibilité diplomatique en progrès économique tangible pour le peuple du Burundi ?

Les indicateurs rappellent une réalité exigeante. Selon les données du Fonds Monétaire International, si la croissance burundaise s’est modestement renforcée (3,3 % en 2023, 3,5 % en 2024), l’inflation a atteint 39 % sur les deux premiers mois de 2025. Pénuries de devises, tensions sur le marché parallèle du change et contraintes d’importation pèsent lourdement sur l’activité économique. Pour 2026, l’inflation projetée est encore élevée (26,3 %), malgré une croissance attendue à 4,1 %.

Ce diagnostic macroéconomique rejoint celui, plus structurel, de l’Indice de liberté économique 2025. Avec un score de 39,7 sur 100 ; le Burundi se classe 170e mondial sur 176 pays, et 44e sur 47 en Afrique subsaharienne, dans la catégorie des économies « réprimées ». En d’autres termes, le pays reste confronté à des freins profonds dont les droits de propriété fragiles, un cadre réglementaire peu performant, un accès au financement limité et une confiance des investisseurs non incitative. Et le coût social est lourd. La pauvreté multidimensionnelle au Burundi reste extrêmement élevée avec 75,1 % de la population selon le profil MPI (avec données d’enquête 2016/2017, publiées en 2023), ce qui traduit des privations simultanées en santé, éducation et conditions de vie.

Qu’enseignent les précédentes présidences ?

Le Rwanda a présidé l’UA en 2018-2019. Sur la même période, sa croissance atteignait 8,6 % avec une inflation maîtrisée à 1,2 % (Mars 2019). Parallèlement, le pays a poursuivi des réformes pro-climat des affaires, dans une logique de simplification et de performance administrative. Pour le Burundi, la leçon est que la crédibilité continentale se gagne d’abord par des réformes visibles et exécutées chez soi.

Même constat pour l’Égypte qui a présidé l’UA de février 2019 à février 2020. Sous sa présidence, le pays a mené un programme de stabilisation macroéconomique qui a fini par asseoir un excédent primaire d’environ 2 % du PIB, une réduction des vulnérabilités budgétaires, une réforme des subventions énergétiques, des avancées sur la concurrence, la commande publique, les licences industrielles et la gouvernance des entreprises publiques. Comme leçon pour le Burundi, un mandat continental peut servir d’accélérateur de réformes nationales si la direction politique fixe une feuille de route claire, suivie par l’administration et lisible par les investisseurs.

Une opportunité historique à saisir

Le contexte continental est favorable. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ouvre une fenêtre historique. Sa mise en œuvre complète pourrait augmenter les revenus du continent de 450 milliards USD d’ici 2035 et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Le commerce intra-africain progresse avec 220,3 milliards USD en 2024, soit +12,4 %, même s’il ne représente encore que 15 % des exportations africaines. Le potentiel de rattrapage est donc immense.

Dans ce contexte, la présidence de l’UA ne doit pas être vue comme une récompense diplomatique, mais comme une plateforme de transformation économique, puisque le Burundi dispose d’atouts exportables immédiats. Selon le FMI, la hausse des prix mondiaux du café et de l’or, la reprise de l’extraction minière et de nouveaux contrats peuvent améliorer les recettes d’exportation et les réserves en devises.

Quatre priorités pour une présidence utile

Pour transformer cette tribune diplomatique en levier de développement, le Burundi pourrait structurer son action autour de quatre chantiers majeurs. Primo, en stabilisant le cadre macroéconomique. La priorité est de restaurer la confiance des investisseurs. Cela passe par une discipline budgétaire stricte et l’arrêt progressif du financement monétaire des déficits. Il faut également une feuille de route crédible vers un marché de change plus unifié et transparent, pour réduire l’écart avec le marché parallèle et rétablir des signaux-prix cohérents.

Secundo, le pays doit faire de la facilitation commerciale un chantier présidentiel. Ainsi, il faut des mesures pour capter la dynamique régionale et fluidifier les échanges en numérisant les procédures douanières, en réduisant les délais aux frontières sur les corridors clés, sans oublier d’aligner la réglementation nationale sur les instruments de la ZLECAf.

Tertio, la libéralisation de l’investissement privé productif est primordiale. Cela se fera par la sécurisation des droits de propriété, le garantissement d’une réglementation prévisible, la simplification de la création d’entreprises, l’allégement de la fiscalité des PME exportatrices et l’amélioration de l’accès au crédit et à l’internet. Un mécanisme de redevabilité trimestrielle, avec un tableau public des réformes réalisées, renforcerait la crédibilité du processus.

Quarto, le Burundi devrait prioriser les secteurs à rendement rapide comme les filières du café, thé, Avocat, minerais, agro-transformation, etc. Ces filières peuvent générer rapidement des devises et des emplois. Parallèlement, il ne faut pas oublier de moderniser les systèmes de paiement (mobile, QR code, interopérabilité), ce qui permettrait de formaliser les transactions et de réduire les coûts.

La présidence de l’Union africaine offre une tribune au Burundi. Mais une tribune ne remplace pas une stratégie. L’enjeu est d’utiliser cette année pour lancer un pacte national de liberté économique via des reformes de stabilité monétaire, État facilitateur plus efficace, commerce plus fluide, investissement privé mieux protégé, institutions plus performantes. Ainsi, le choix est clair pour le Burundi. Soit 2026 restera une année de réceptions diplomatiques, soit elle deviendra celle où le Burundi aura prouvé qu’un leadership continental crédible commence par des réformes concrètes chez soi.