Au Burundi, l’agriculture revêt un caractère central dans l’économie nationale et constitue le principal moyen de subsistance de 85,7 % de la population active, génère 84 % des emplois et fournit 95 % de l’offre alimentaire nationale. Cependant, l’accès aux intrants agricoles, en particulier aux engrais, est demeuré pendant trop longtemps l’un des angles morts les plus persistants de l’action publique. Cette défaillance des politiques publiques a eu de lourdes conséquences sur la productivité agricole et la sécurité alimentaire, mais aussi, au-delà, sur les perspectives de transformation économique du pays, jusqu’à ce qu’un faisceau de données soit porté aux plus hauts niveaux décisionnels pour faire avancer les choses vers les réformes. Le point avec notre collègue Franck Arnaud Ndorukwigira.
C’est précisément cette contradiction que met en lumière le projet « Unlocking Burundi’s Agricultural Potential », porté par le CDE Great Lakes. En documentant rigoureusement les contraintes vécues par les agripreneurs et en portant les données issues du terrain jusqu’aux plus hauts niveaux de décision, le projet a contribué à transformer une réalité longtemps banalisée en levier de réforme.
Pour le Burundi, améliorer l’accès aux intrants agricole ne relève pas d’un ajustement technique. Il s’agit d’un choix macroéconomique, social et politique. Les consultations provinciales, les dialogues structurés et la collecte systématique de données ont révélé un paradoxe central. Alors que la demande en engrais augmentait, leur utilisation effective reculait. Entre 2015 et 2023, les importations d’engrais sont passées de 27 300 à 140 000 tonnes. Pourtant, dans la province de Cibitoke, notamment dans les communes de Bukinanyana, Mabayi, Rugombo et Buganda, seuls 31,1 % des agriculteurs déclaraient utiliser des engrais. Non par manque de volonté ou de connaissance de leur utilité, mais parce que les intrants arrivaient hors saison, voire n’arrivaient pas du tout. Nombre d’agriculteurs avaient payé des mois, parfois des années à l’avance sans avoir l’engrais en retour. Les cycles agricoles, eux, n’attendent pas.
Le témoignage de Mukundimana Angelique, une agripreneure de Kayanza, résume avec une clarté implacable cette réalité : « J’ai payé pour l’engrais. J’ai attendu en vain. J’ai semé sans engrais. J’ai perdu. », Tout en paraphrasant qu’en économie comme dans la vie, un facteur de production livré hors saison équivaut à un facteur absent.
Quand la parole des agripreneurs devient preuve
Ces constats ont profondément déplacé le débat public. Le problème n’était ni la rentabilité des intrants agricoles ni la rationalité des agripreneurs, mais l’inefficacité du système de distribution censé les rendre accessibles. L’un des apports majeurs du projet réside dans la transformation du rôle des agripreneurs eux-mêmes. Les espaces de dialogue mis en place ont dépassé la simple consultation pour instaurer une véritable participation citoyenne.
Agripreneurs, experts, organisations de la société civile et élus locaux ont pu confronter leurs analyses et co-construire des solutions. Les agripreneurs n’étaient plus limités à formuler des doléances. Ils ont contribué à produire des preuves, à documenter les dysfonctionnements et à proposer des leviers de réforme. Ce processus a permis de progressivement levé une barrière invisible mais déterminante, à savoir la peur de s’exprimer sur les failles du système agricole.
La question de l’accès aux intrants a ainsi quitté la périphérie du débat pour s’imposer à l’agenda politique national. Elle a été portée jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, notamment lors de l’émission présidentielle publique du 29 décembre 2025, et relayée par des médias comme Iwacu, Jimbere, Yaga, et des députés et sénateurs ayant pris part à la Burundi Agricultural Policy Conference lors des activités du parlement Burundais. En sécurisant la parole et en l’adossant à des mécanismes institutionnels, le projet a renforcé la légitimité de l’expertise d’usage des acteurs de terrain.
De l’évidence à la réforme
La traduction en décisions concrètes ne s’est pas fait attendre. Le 9 janvier 2026, le ministère de l’Agriculture a lancé un recensement national des agriculteurs ayant payé leurs engrais sans jamais les recevoir depuis 2022. Ce qui pourrait apparaître comme une mesure administrative marque en réalité un tournant politique majeur via la reconnaissance officielle d’un dysfonctionnement systémique et l’engagement de l’État à y apporter une réponse structurée.
Les estimations sont sans équivoque. À terme, 85,7 % des ménages agricoles burundais, soit plus de 2 724 457 ménages, pourraient bénéficier d’un accès facilité aux engrais. L’enjeu dépasse largement la seule question des intrants. Il s’agit d’un levier stratégique pour accroître la productivité agricole et les revenus ruraux, renforcer la résilience face aux chocs climatiques et économiques, réduire la dépendance aux importations alimentaires et soutenir la stabilité macroéconomique à moyen terme.
Une leçon pour l’action publique
Le projet « Unlocking Burundi’s Agricultural Potential » illustre une vérité trop souvent négligée. Lorsque les politiques publiques reposent sur des données probantes et sont portées par ceux qui vivent les contraintes au quotidien, elles deviennent difficilement contestables. L’expertise d’usage des agripreneurs a complété efficacement l’expertise technique ; la diversité provinciale a enrichi la qualité des solutions ; et la transparence sur l’origine des décisions a renforcé leur acceptabilité.
C’est dans cette articulation entre données, participation des agripreneurs et du CDE, et la volonté politique, qu’a résidé l’un des leviers les plus puissants de la transformation agricole, et plus largement économique, du Burundi.